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Château de Pau, bienvenue chez vous

Éperon rocheux au-dessus du Gave, le château de Pau fait intimement partie du patrimoine de la ville et de ses habitants. Derrière ses portes dérobées et son parc de 22 hectares, des hommes et des femmes s’affairent chaque jour à faire vivre 1000 ans d’histoire.

Ici, ceux qui ont le privilège d’avoir les clés vous ouvrent avec un naturel déconcertant l’ancien palais royal, impérial, puis national, devenu musée.

C’est le cas d’Isabelle Pébay, conservatrice en chef du patrimoine, adjointe au directeur du Musée national et domaine du château de Pau, en poste ici depuis 1998. Sa formation ? Historienne, archiviste-paléographe, spécialiste du XVIe siècle. Les circonvolutions du palais, elle les connaît dans leurs moindres détails et s’amuse du privilège de pouvoir nous ouvrir des cabinets non accessibles au public, parfois dissimulés derrière de grandes tapisseries.
« Mon métier consiste à faire vivre le musée et le domaine, à gérer la conservation et la restauration des oeuvres d’art. Comme la collection de tapisseries, l’une des plus importantes en France, avec près de 50 pièces exposées et 40 en réserve. » C’est elle aussi qui collecte les archives et les documents, les authentifie, gère le budget de restauration – environ 130 000 euros par an -, le budget d’acquisition, variable selon les années et les oeuvres passant en vente, ou chapeaute les expositions. Avec un fil conducteur : créer du lien entre le passé et le futur, le patrimoine et la création contemporaine*. « Parfois sous le vernis d’un tableau restauré, on découvre des savoir-faire fabuleux, et jusqu’au trait de crayon de l’artiste. Aujourd’hui, on ne reconstitue plus, on laisse au maximum les oeuvres et les objets en l’état » raconte celle que l’on peut définir comme une « profileuse » du passé.

Parmi les pièces anciennes recensées et acquises par le musée, on trouve un document signé par Henri IV. Quant aux dossiers de travaux datés de la première moitié du XIXe, ils constituent une source d’informations inégalée. Car c’est sous l’impulsion de Louis Philippe et de la Monarchie de Juillet que le château subit une refonte profonde de ses intérieurs.

« Ce qu’on peut dire du château aujourd’hui, c’est que c’est le XVIe siècle rêvé par le XIXe »

résume ainsi Isabelle. Si le château a échappé aux foudres iconoclastes de la Révolution Française grâce à la figure tutélaire d’Henri IV, le palais est en piteux état. La restauration tout au long du XIXe siècle va lui redonner vie et prestance. La fameuse chambre natale du futur Henri IV – sans doute déplacée à cette époque du 1er étage au second – y célèbre la naissance du roi avec des motifs typiques du XIXe, autour du fameux berceau-carapace de tortue. « Il y avait une carapace de tortue de mer au XVIe siècle au château de Pau dans le cabinet des rois de Navarre. C’est attesté par un inventaire conservé à la BNF. Est-ce cette carapace ? On ne peut que le supposer… » précise la conservatrice. Pour la gestion des collections, elle est aidée par deux registres d’inventaire datés de 1855 et 1896. « Ils constituent une mine d’informations indispensable pour la gestion des collections d’un château comme celui-ci. Tout y a été inscrit et recensé, y compris les draps ou les rideaux. C’est en quelque sorte la mémoire du château, y compris dans la disposition du mobilier » ajoute la conservatrice. Aujourd’hui, les conservateurs assurent un récolement décennal, soit un inventaire minutieux qui permet de faire le point sur les objets d’art et le mobilier.

« L’un des acteurs majeurs du château tel qu’il est aujourd’hui est Jacques de Laprade, conservateur de 1946 à 1974 et critique d’art. 70 % des estampes, sur un total de 5 000, et des livres anciens (environ 3000 en réserve) sont entrés dans les collections grâce aux achats de cette époque » ajoute Isabelle. Aujourd’hui, une vingtaine d’oeuvres sont acquises chaque année, entre autres grâce au soutien de l’Association des Amis du château de Pau qui écume les ventes aux enchères ou recueille des dons privés, à la recherche de la pièce rare, comme ce tableau représentant l’émir Abd el-Kader. « Ce personnage charismatique, fin lettré, a beaucoup marqué les Palois. Emprisonné pour résistance à la conquête coloniale de la France en Algérie, il a fait une sorte de retraite spirituelle à Pau » précise Isabelle. Et comme souvent, la légende a fait le reste. Fontaine du Hédas où s’abreuvait sa monture, retraite dans le Belvédère, Place Royale ? Peu importe la justesse historique, reste « une trace forte dans l’imaginaire collectif des béarnais. Si Henri IV a poussé au rassemblement religieux – né et mort catholique, il changera six fois de religion au cours de sa vie – Abd el-Kader a prôné le dialogue interreligieux. En cela c’était quelqu’un de très précurseur qui a marqué le château et la ville » raconte encore la conservatrice.

Trois femmes…
et un homme

Derrière chaque grand homme se cache une femme dit l’adage. En l’occurrence trois pourrait-on dire ici. Marqué par la figure omnipotente d’Henri IV, « le château de Pau est aussi un château de femmes » corrige Isabelle. « Avec Marguerite D’Angoulême, femmes de lettres et grand-mère d’Henri IV, il s’ouvre et devient un balcon vers les Pyrénées. Catherine de Bourbon, nommée régente du Béarn au nom de son frère, réside ici et gère le palais. Quant à Jeanne d’Albret, mère d’Henri IV et chef des protestants, on lui doit entre autres des jardins extraordinaires. » Les jardins sont l’autre pépite du domaine national, 22 hectares de forêts, de buissons, d’arbres centenaires et d’allées sablonneuses que le chef des travaux d’art Benoît Laborde, est toujours heureux d’arpenter même si sa fonction de chef d’équipe le contraint souvent au bureau. Le long de ces allées romantiques, au creux de cette forêt touffue qui s’étend au-delà du Pont d’Espagne, au bord de ces talus abrupts et indomptables, près du magnolia ou du platane de 1824, ou dans la chaleur des serres, son lieu favori, le jardinier en chef aime raconter le château côté végétal. « J’aime y voir pousser toutes ces espèces aromatiques, ces fleurs oubliées, ces légumes anciens, c’est un lieu magique, à la fois dans la ville et protégé, un havre de paix » sourit-il avant d’ajouter que « ce parc est atypique, plein d’aspérités, de dénivelés, ce n’est pas du tout le parc à la française tel qu’on l’entend comme à Versailles ; tout y est plus aléatoire et donc très intéressant à faire vivre ». Chaque année, il essaie de tenir un carnet de ce qui a été fait, des techniques utilisées, « car on s’est rendu compte qu’il y avait assez peu de documents sur les extérieurs, alors on essaie de laisser une trace, pour transmettre nos savoir-faire ».

« Ce parc est atypique, plein d’aspérités, de dénivelés, ce n’est pas du tout le parc à la française tel qu’on l’entend comme à Versailles ; tout y est plus aléatoire et donc très intéressant à faire vivre.»

Car ici, on pratique la taille douce des arbres, on redessine les topiaires de buis, on égalise les bordures à la cisaille. La main de l’homme plutôt que la mécanique. Ce patrimoine soigné se drape encore aujourd’hui de nombreuses légendes familières, de la fontaine aux 40 écus à la grotte de l’Ermite, juste au-dessus des serres. Une réflexion du ministère de la Culture est en cours pour offrir un parcours d’art contemporain au coeur de ces allées centenaires, « mais il faut un projet puissant, organique, à la hauteur du lieu » ajoute Benoît, jardinier intarissable et passionné, et l’une des quatre-vingt personnes (dont dix jardiniers) qui travaillent à l’ombre du donjon de Gaston Fébus.

Au plus près
des oeuvres d’art.

Car le château de Pau, ce sont des hommes et surtout des métiers. Pour beaucoup inconnus du grand public. Comme celui d’installateur-monteur d’objets d’art. « On est un peu les ambulanciers des oeuvres » raconte Jean-Yves Chermeux qui occupe cette tâche spécifique des musées : décrocher et repositionner les oeuvres, concevoir et fabriquer des supports pour les expositions. « Mon métier est récent, on fait partie des métiers d’art. Pour nous, ce ne sont pas des objets qu’on déplace mais des oeuvres. On doit faire en sorte qu’elles résistent aux manipulations humaines, c’est un travail de l’invisible » raconte cet ancien du musée Guimet et de Sèvres-Cité de la céramique passé par la Sorbonne en histoire de l’art. « J’ai un contact charnel, direct avec l’oeuvre. Il faut de la concentration et du silence ; décrocher un tableau, ce n’est pas un geste banal » conclut Jean-Yves.

Tous ceux qui oeuvrent au château ont leur endroit préféré, leurs oeuvres fétiches, pour Jean-Yves les céramiques, pour Benoît les serres, et « pour moi qui venais des archives, la collection de tapisseries fut une vraie révélation » ajoute Isabelle. « Ma préférée a été tissée à partir d’un carton du peintre Mignard – qui avait réalisé des grandes toiles baptisées “Les Saisons” pour le château de Saint-Cloud de Monsieur, frère de Louis XIV. C’est une évocation du printemps, le Mariage de Flore et Zéphyr. On y reconnaît la représentation des sens, c’est une pièce joyeuse, pleine de gaieté. J’aime aussi ce que cela représente, les savoir-faire, les métiers d’art et l’excellence de la manufacture des Gobelins » renchérit-elle.
Au coeur de la cité, à la fois ouvert et secret, le château de Pau se révèle donc au travers des hommes et des femmes qui font perdurer sa mémoire, égrenant l’histoire comme la légende. « Et quel plaisir le soir de se balader dans ces salles magnifiques après le départ du dernier visiteur. C’est un privilège infini » avoue la conservatrice. Et si vous preniez le temps de refaire un tour au château ?

BLOSSOM #02
Visite privée
Château de Pau,
bienvenue chez vous

Rédaction : Nathalie FAURE
Photographe : Jean-Michel DUCASSE

CHHAEAU DE PAU
rue du Château 64000 PAU
0559823800
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